Alerte sur le devoir de conseil des pharmaciens ! | CISS – Collectif Interassociatif Sur la Santé

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Evalué à 1,6 milliard d’euros par an, le marché de l’automédication est  une source substantielle de revenus pour les pharmaciens qui exercent, sur la délivrance des médicaments, un monopole justifié notamment par leurs compétences propres dans le champ de la pharmacovigilance.

Formés à la prévention des risques d’interactions médicamenteuses, les pharmaciens le sont, c’est certain… mais, en pratique, il semblerait qu’un bon nombre d’entre eux relèguent leur rôle de conseil au second plan, ou pire l’omettent…

Entre décembre et janvier derniers, des enquêteurs de l’UFC-Que Choisir se sont rendus dans 648 officines, implantées dans 17 départements, dont 104 à Paris (1).

Leur objectif ? Vérifier les prix, l’affichage des informations et, surtout, tenter d’acheter deux médicaments incompatibles (de l’aspirine Upsa vitamine C et du Rhinureflex contenant de l’ibuprofène), dont la consommation simultanée peut entraîner un risque d’hémorragie intestinale.

Résultats ? Près d’une pharmacie enquêtée sur deux (48%) n’a pas respecté spontanément son devoir de conseil, en délivrant, pour la même personne et en même temps, les deux médicaments.

En l’absence de conseil spontané, « l’enquêteur devait interroger le pharmacien sur la posologie à respecter pour la prise des deux médicaments. Mais seuls 10% des pharmaciens ont saisi cette occasion de repêchage pour mettre en garde l’enquêteur. Plus grave, 55% seulement ont correctement indiqué la posologie du Rhinureflex, pourtant formellement rappelée quelques semaines auparavant par l’AFSSAPS, en raison de ses effets indésirables ».

Par ailleurs, « seule une pharmacie enquêtée sur deux propose un affichage lisible du prix des médicaments vendus derrière le comptoir… Pire, 89% ne se plient toujours pas à l’obligation de 2003 d’information des consommateurs sur la liberté de tarification des médicaments non remboursables. »

Quant aux prix, force est de constater qu’ils sont très élastiques d’une pharmacie à une autre, des écarts de 1 à 4 ayant été relevés pour des médicaments de consommation courante.

Ce qu’il faut conclure des résultats relatifs à l’absence de prévention des risques ?

Le principal argument justifiant la position de monopole des pharmacies sur la dispensation du médicament repose sur la qualité du service rendu aux usagers, le souci d’une délivrance conseillée par des professionnels aux compétences reconnues. Cette situation économique avantageuse pour les pharmaciens fait peser sur eux certaines obligations, comme par exemple celle de ne pas vendre des produits dont l’association serait potentiellement nuisible à un client sans le mettre en garde contre les risques encourus.

Les résultats de cette étude ne doivent pas laisser indifférentes les institutions garantes de la pharmacovigilance en France car l’automédication sans risque ne peut se développer qu’à la condition que soient respectées les bonnes pratiques de dispensation et l’éthique de tous les pharmaciens.

Rappelons d’ailleurs que pour faciliter les actions de prévention dont les pharmaciens sont naturellement redevables envers leurs clients, l’Ordre des pharmaciens a mis au point un outil, le Dossier pharmaceutique (DP) qui, comme nous l’écrivions le 14 novembre 2011 dans un communiqué de presse, « gagne à être connu » (2). Conçu dans le souci de lutter contre les risques d’interactions médicamenteuses, le DP aide précisément au repérage des incompatibilités et permet ainsi aux pharmaciens d’agir en professionnels responsables.

Mais le DP n’est pas pratiqué partout et, en tout état de cause, la dépose de deux médicaments incompatibles, par une même personne, sur le comptoir du pharmacien devrait l’interpeler immédiatement. Sinon, quel serait le rôle si spécifique du réseau officinal par rapport à un autre réseau de distribution ?

Il est assez rappelé que les médicaments ne sont pas des biens de consommation comme les autres ; n’oublions pas que les pharmaciens ne sont pas des commerçants comme les autres, mais des professionnels de santé investis de responsabilités particulières au nom desquelles se justifie leur monopole sur la dispensation des médicaments, si convoité par ailleurs.

Aussi bien intentionnés que soient le DP et la formation des pharmaciens sur les risques d’interactions médicamenteuses, ils ne permettent pas d’écarter la tentation de la vente facile, rapide, rondement menée qui, dans la moitié des officines enquêtées, est plus forte que le souci d’exercer sa profession dans le respect des bonnes pratiques.

Rappelons en dernier lieu que c’est vers le pharmacien que les usagers se tournent souvent en première intention, avant d’aller voir un autre professionnel de santé. Cette priorité de fait lui permet d’exercer des prérogatives dont on tiendra dorénavant compte pour le rémunérer. A ce titre, il est notamment prévu de valoriser le rôle de conseil qui lui est reconnu par la loi. Grâce à l’enquête de l’UFC-Que Choisir, on mesure tout le chemin que les pharmaciens ont à faire pour se positionner en tant que professionnels de santé actifs et parties prenantes des actions de santé publique… En général, la promesse d’un gain économique, plus que la déontologie professionnelle, incite les bonnes pratiques.  Regrettable ? Pragmatique.